La curcumine serait dangereuse en cas d’infection au coronavirus

gélules d'un complément alimentaire de curcumine

À l’heure où la pandémie de Covid-19 continue de sévir, nombreux sont ceux qui cherchent à s’en protéger en recourant à des approches alternatives. La phytothérapie est l’une d’elles ; en effet, de nombreuses plantes et extraits végétaux peuvent agir sur notre immunité. 

Les autorités santaires françaises ont pourtant tiré la sonnette d’alarme le 17 avril dans un rapport de l’Agence nationale de Sécurité sanitaire de l’Alimentation, de l’Environnement et du Travail (Anses) en mettant en garde contre la consommation de compléments alimentaires pouvant perturber la réponse immunitaire qui vise une dizaine de plantes. Et parmi elles, le curcuma et son principe actif, la curcumine.

En quoi la consommation de cette plante, à l’origine de l’épice à la couleur orangée appréciée en cuisine, peut-elle représenter un danger pour la santé en cas d’infection au coronavirus 2019 ? Explications.

Le curcuma, une plante aux propriétés anti-inflammatoires

La poudre de curcuma, obtenue à partir du rhizome de la plante Curcuma longa, est utilisé de façon traditionnelle en Chine et en Asie depuis des siècles pour ses vertus médicinales, en cas de rhumatismes (arthrose, arthrite rhumatoïde), de troubles hépatiques ou menstruels ou d’anorexie par exemple.

Mais les compléments alimentaires de curcuma sont très différents de l’épice utilisée en cuisine. Ils sont en effet extrêmement riches en curcumine, son principe actif principal, et cette substance peut même avoir subi différentes modifications pour augmenter sa biodisponibilité (absorption et donc effets).

Ces compléments alimentaires sont utilisés pour lutter contre les phénomènes inflammatoires, le cancer, Alzheimer et de nombreux problèmes de santé. Dans la plupart des cas, les compléments alimentaires de curcuma sont inefficaces mais il n’en reste pas moins que la curcumine a bien des petits effets anti-inflammatories, qui peuvent être suffisants pour devenir nocifs en cas d’infection au SARS-Cov-2 (coronavirus) car les mécanismes d’action de l’épice sont comparables à ceux des médicaments qu’il faut éviter. Ce sont ces propriétés qui ont été pointées du doigt par l’ANSES.

Anti-inflammatoires et Covid-19 : des risques potentiels

Le 14 mars dernier, le ministre des solidarités et de la santé Olivier Véran a en effet alerté le public sur l’usage des médicaments de la classe des anti-inflammatoires non stéroïdiens (comme l’ibuprofène ou le kétoprofène) en cas de Covid-19, car ils pourraient en aggraver la sévérité. Cette position, qui n’est pas partagée par l’ensemble des spécialistes et qui a suscité de nombreuses controverses, est soutenue par l’OMS

S’il n’existe pas de publications scientifiques pour étayer ce risque en cas d’infection par le virus SARS-COV2 à l’origine de l’épidémie actuelle, cette recommandation s’appuie sur deux éléments principaux. D’une part, le cas de patients atteints de Covid 19 ou suspectés de l’être, dont l’état de santé s’est aggravé suite à la prise de ce type médicaments a été rapporté, sans que le détail n’en soit accessible. D’autre part, une enquête menée par des centres de pharmacovigilance en 2018 avait pointé du doigt la responsabilité de l’ibuprofène et du kétoprofène dans le développement de complications sévères lors d’infections

Les médicaments anti-inflammatoires et le curcuma partagent des mécanismes d’action communs

Quel est le rapport avec le curcuma ? Les effets anti-inflammatoires de ces médicaments et du curcuma reposent en partie sur des modes d’actions similaires. Pour mieux les cerner, il convient d’observer ce qu’il se passe au niveau cellulaire lors d’une infection.

En cas d’agression de l’organisme par un virus par exemple, certains composants des membranes cellulaires, les phospholipides, sont transformés en acide arachidonique. Lui-même va être utilisé par de deux types d’enzymes :

  • les cyclo-oxygénases (COX), qui permettent la formation des prostaglandines et des thromboxanes ;
  • les lipo-oxygénases (LOX) qui donnent naissance aux leucotriènes.

Ces composés ainsi formés sont des médiateurs de l’inflammation. Certains assurent une dilatation des vaisseaux sanguins et augmentent leur perméabilité pour faciliter le passage des cellules immunitaires, d’autres favorisent le recrutement et l’activité des globules blancs ou augmentent la production d’anticorps… Ce faisant, ils mettent en œuvre les processus nécessaires pour neutraliser la menace, mais provoquent en même temps les signes désagréables que nous ressentons quand nous sommes malades : fièvre et douleurs.

Les AINS comme l’ibuprofène agissent précisément sur ces phénomènes, en bloquant l’action des deux types d’enzymes citées, la COX et la LOX. Ils exercent de cette manière des effets anti-douleurs et antipyrétiques (ils combattent la fièvre). La curcumine agit de la même manière.

Il est légitime de se demander en quoi cette action est problématique. Pour le comprendre, il faut garder à l’esprit que la réaction inflammatoire est l’arme dont notre organisme dispose pour se protéger des maladies. Elle est donc indispensable pour surmonter un épisode infectieux. Elle devient en revanche délétère lorsqu’elle s’emballe au point de devenir incontrôlable ; certains patients atteints du Covid-19 en sont victimes, touchés par un orage de cytokines qui survient en général 8 à 10 jours après le début des symptômes et qui peut provoquer des défaillances multi-organes, voire entraîner le décès. 

Cette nouvelle maladie est particulièrement délicate à traiter dans ce sens : si les anti-inflammatoires ne sont pas utiles, voire sont néfastes au début de la maladie, ils peuvent être nécessaires en cas d’emballement de la réponse inflammatoire de l’organisme.

La curcumine atténue la réponse immunitaire

Alors qu’il est courant de lire que le curcuma booste la réponse immunitaire, il exerce en réalité un effet tout à fait inverse : il l’atténue. Les compléments alimentaires à base de curcuma ne sont donc pas les plus adaptés pour se prémunir ou lutter contre une infection.

Un effet immunosuppresseur sur de nombreux acteurs de l’immunité

Cet effet a été mis en évidence au cours d’expériences en laboratoire. L’équipe du Professeur Gao du Henry Ford Health System de Détroit (États-Unis) a par exemple montré que la curcumine s’oppose à la multiplication des lymphocytes, des acteurs essentiels du système de défenses immunitaire, et au développement des lymphocytes T cytotoxiques dont la fonction est de détruire les cellules infectées.

Elle freine également la production des messagers de la réponse immunitaire, comme l’interleukine 2 et l’IFN-gamma par les lymphocytes T ainsi que l’interleukine 12 et le TNF alpha par les macrophages, ces globules blancs capables d’engloutir les agents pathogènes et les débris cellulaires. Son mécanisme d’action repose ici sur ces effets sur un composé, le NF-kappaB, dont elle empêche l’activation. Or son rôle est prépondérant dans la réponse immunitaire car il déclenche l’activité de gènes qui y participent.

Une revue de la littérature a mis à jour l’étendue des effets immunomodulateurs de la curcumine, tant au niveau de l’immunité innée – la première ligne de défense face aux infections – qu’acquise, garante d’une réponse ciblée. Elle révèle que la curcumine conduit à une baisse de l’activation des lymphocytes T, des lymphocytes B, des macrophages, des neutrophiles, des cellules tueuses naturelles (les lymphocytes NK) et des cellules dendritiques et qu’elle diminue la production de nombreux molécules immunitaires : TNF, IL-1, IL-2, IL-6, IL-8, IL-12 et chémokines. C’est d’ailleurs via tous ces mécanismes que le curcuma diminuerait l’intensité des courbatures chez les sportifs.

La curcumine rend plus vulnérable face à certaines infections

Cet effet inhibiteur sur la réponse immunitaire peut être utile dans certaines circonstances. En cas de greffe par exemple, il convient de tempérer les réactions du système immunitaire pour éviter les rejets. Une étude chez l’animal a montré que la curcumine peut renforcer l’action d’un médicament immunosuppresseur utilisé dans ce but, la cyclosporine.

En cas de maladie auto-immune également, lorsque le système immunitaire s’attaque aux propres structures de l’organisme (comme on le voit dans la polyarthrite rhumatoïde ou le diabète de type 1 par exemple).

En revanche, lorsqu’il s’agit de combattre une menace telle qu’un virus, une bactérie, un champignon ou un parasite, cette baisse de l’immunité peut être préjudiciable.

Des spécialistes en immunologie de l’université Temple de Philadélphie, Naga Adapala et Marion Chen, ont ainsi montré que la prise d’une petite quantité de curcumine sur le long terme affaiblit certains aspects de la réponse immunitaire et aggrave la leishmaniose viscérale, une maladie provoquée par un parasite.

Chercher à se prémunir du nouveau coronavirus avec du curcuma n’est donc pas la meilleure option, d’autant que ces compléments alimentaires peuvent provoquer des effets secondaires

La curcumine pourrait-elle faciliter l’envahissement des cellules par le virus ?

Par ailleurs, un autre aspect suscite l’inquiétude : la curcumine augmente la production de la protéine qui sert de porte d’entrée au virus responsable du Covid-19 dans les cellules humaines, et en particulier au niveau des poumons, par l’intermédiaire de son récepteur, l’enzyme de conversion de l’angiotensine 2 (ACE2).

La présence du récepteur de l’ACE2 dans de nombreux tissus de l’organisme – non seulement le poumon mais aussi le cœur, la paroi des vaisseaux sanguins, le foie, le rein, l’intestin… – permet au virus d’atteindre différents organes, dont résulte la diversité des symptômes observés.

Cet impact de la curcumine sur ACE2 a été mise en lumière par une équipe sino-américaine conduite par le Professeur Xue-Fen Pang en 2015. À l’époque, il n’était bien sûr pas question de Covid-19, les chercheurs étudiaient le moyen de lutter contre la fibrose qui se développe au niveau du cœur après une crise cardiaque ou en cas d’hypertension artérielle. Des fibres de collagène s’agglomèrent pour protéger l’organe mais ce phénomène peut conduire à une insuffisance cardiaque.

Les spécialistes ont donc testé les effets de la curcumine, pour voir si elle était capable de limiter ce phénomène chez des rats utilisés comme modèle d’étude. Les résultats ont été concluants et les chercheurs ont mis en évidence le mécanisme qui l’explique. La supplémentation en curcumine augmente le niveau d’ACE2 dans le cœur des animaux ; cette enzyme permet de transformer la molécule à l’origine des phénomènes de fibrose, l’angiotensine II, en un composé inactif de ce point de vue.

Une étude dirigée par le Professeur Xu de l’univeristé de Wenzhou (Chine) a récemment montré qu’une molécule similaire à la curcumine issue elle aussi du curcuma, appelée B6, augmente de façon similaire la quantité d’ACE2 au niveau des reins chez des rats diabétiques.

Les implications de ce phénomène dans le cadre du Covid-19 ne sont à ce jour pas connues ; il n’est pas établi de manière formelle qu’une augmentation de la présence d’ACE2 augmente la sévérité de la maladie mais cet aspect mérite l’attention.

Retrouvez la liste complète des plantes pouvant poser problème en cas d’infection au coronavirus en cliquant ici.

Pour aller plus loin :


Références :

  1. Rao CV et al. Regulation of COX and LOX by curcumin. Adv Exp Med Biol. 2007;595:213-26.
  2. Gao X et al. Immunomodulatory activity of curcumin: suppression of lymphocyte proliferation, development of cell-mediated cytotoxicity, and cytokine production in vitro. Biochem Pharmacol. 2004 Jul 1;68(1):51-61.
  3. Jagetia GC, Aggarwal BB. “Spicing up” of the immune system by curcumin. J Clin Immunol. 2007 Jan;27(1):19-35.
  4. Chueh SC et al. Curcumin enhances the immunosuppressive activity of cyclosporine in rat cardiac allografts and in mixed lymphocyte reactions. Transplant Proc. 2003;35(4):1603-1605.
  5. Adapala N, Chan MM. Long-term use of an antiinflammatory, curcumin, suppressed type 1 immunity and exacerbated visceral leishmaniasis in a chronic experimental model. Lab Invest. 2008 Dec;88(12):1329-39.
  6. Xue-Fen Pang et al. Attenuation of myocardial fibrosis with curcumin is mediated by modulating expression of angiotensin II AT1/AT2 receptors and ACE2 in rats. Drug Des Devel Ther. 2015; 9: 6043–6054.
  7. Xuegu Xu et al. Effects of a novel curcumin derivative on the functions of kidney in streptozotocin-induced type 2 diabetic rats. Inflammopharmacology. 2018; 26(5): 1257–1264.

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