Voici pourquoi les protéines ne sont pas dangereuses pour les reins

Les protéines sont-elles dangereuses pour la santé ou, au moins, pour nos reins ? « Oui », si on en croit certains internautes. Même discours selon certains médecins qui travaillent sur internet. Mais est-ce une réalité scientifique ou s’agit-il d’une idée reçue basée sur de simples convictions personnelles ?

Quels liens entre protéines et insuffisance rénale

De nombreuses études ont recherché les liens entre protéines et santé des reins. Les premières furent les études épidémiologiques : il s’agit de suivre des centaines ou des milliers de personnes pendant des années ou des dizaines d’années, d’observer l’évolution de leur état de santé et de voir si cette évolution a un lien avec certains comportements (manger plus de protéines par exemple) ou avec d’autres problèmes de santé (par exemple, on peut mettre en évidence dans ces études que les personnes qui prennent du poids au fil du temps augmentent nettement leur risque de devenir diabétiques de type 2).

Par exemple, dans la grande étude américaine dites « des infirmières », les chercheurs ont pu observer l’évolution de l’état de santé des reins de volontaires pendant une dizaine d’années. Résultat : chez les participants déjà victimes d’un problème de reins (insuffisance légère), plus la consommation de protéines d’origine animale augmentait (viandes, œufs, poissons, laitages), plus leur capacité de filtration rénale déclinait au fil du temps (1). En revanche, chez les 1100 femmes suivies dans l’étude et qui n’avaient pas de problème de reins au départ, aucun effet de la consommation de protéines sur la santé des reins n’était constaté.

Des résultats similaires sont observés par des chercheurs Australiens dans un centre de dialyse : les personnes qui subissent des dialyses et qui mangent plus de protéines ont plus de risque de voir la santé de leur reins se dégrader encore plus vite comparativement aux personnes qui mangent moins de protéines (2).

Par la suite, ces résultats ont été confirmés dans de grandes études d’intervention sur des malades touchés par une insuffisance rénale : les malades qui mangent moins de protéines survivent généralement plus longtemps que ceux qui en mangent plus (3). C’est pourquoi les recommandations officielles de tous les pays en cas d’insuffisance rénale incluent la baisse des apports journaliers en protéines.

Le problème est que ce conseil de diminuer les apports en protéines pour protéger les reins s’est ensuite répandu dans la population générale (sans problème de rein pré-existant). L’idée la plus retenue est que, manger beaucoup de protéines « stresse » les reins, ce qui peut finir par les détraquer. Il s’agit d’un des plus gros mythes en nutrition car il n’est étayé par aucune étude scientifique. Pire, les études montrent plutôt une absence de lien :

Ce qui se passe au niveau des reins quand on mange plus de protéines

Les chercheurs en nutrition ont commencé à se demander l’effet d’une augmentation de la consommation de protéines sur les reins au début du siècle dernier : en 1923, les docteurs Addis et Drury constataient déjà que lorsque la quantité de protéines augmente dans l’alimentation, la quantité d’urée rejetée dans les urines augmente également (4). L’urée est souvent considérée comme un « déchet » des protéines mais ce n’est pas exactement le cas : il s’agit plutôt d’une substance produite dans l’organisme lorsque ce dernier a utilisé des protéines pour fournir de l’énergie ou pour fabriquer d’autres protéines, les protéines de nos tissus étant en renouvellement constants, comme le sont nos os (c’est ce qui permet par exemple à une plaie de cicatriser). L’urée est donc à la fois potentiellement toxique en excès (déchet) mais aussi indispensable à la survie (en tant que pourvoyeur d’azote et participant à réguler l’excrétion d’eau au niveau des reins).

Cette première recherche était donc informative mais pas suffisamment. Il faudra ensuite attendre 1931 pour que soit documenté chez le chien une augmentation de l’urée en réponse à une alimentation plus riche en protéines mais aussi une augmentation de l’excrétion rénale de créatinine (5). La créatinine est une substance qui provient du catabolisme de la créatine phosphate. C’est cette créatine là que nos muscles utilisent pour fournir de l’énergie. Par la suite, plusieurs équipes de recherche montreront que ces augmentations d’excrétions (urée et créatinine) étaient consécutives à une augmentation de la circulation de sang dans les reins lors d’une augmentation de la concentration de protéines (6). On appelle cette mesure le « débit de filtration glomérulaire » (DFR) : il s’agit simplement d’une mesure du volume de liquide filtré par minutes.

Pour savoir si les protéines sont nocives pour les reins, il suffit donc de savoir si cette augmentation de la filtration ou, dit autrement, cette hausse du DFR, se traduit « réellement » par une détérioration des reins.

Et sur ce point, toutes les études sont négatives :

  • Chez les femmes enceintes, on constate une augmentation naturelle de 65% du DFR mais pourtant, la grossesse n’est pas un facteur de risque de l’insuffisance rénale. Autrement dit, les reins semblent travailler beaucoup plus pendant la grossesse sans que cela n’ait un impact sur leur état à court ou à long terme (7, 8).
  • Les études qui ont suivi les personnes ayant subi une néphrectomie (ablation d’un rein), ne montrent aucun effet de la consommation de protéines sur l’état de santé des reins à long terme. C’est un résultat particulièrement fort car, théoriquement, un seul rein doit déjà faire un travail double de la normale ! Si les protéines étaient si néfastes, le constat serait évident (9).
  • Les études d’observation faites sur des sportifs suivant un régime alimentaire très riche en protéines n’ont jamais montré d’effet toxique les reins, à court terme comme à long terme (10).
  • Les études ayant suivi l’évolution de l’état de santé de personnes suivant des régimes minceurs hyperprotéinés n’ont trouvé aucun effet néfaste sur les reins (11).

Ce que montrent les études d’intervention sur les protéines et les reins

En plus de ces études d’observation, il existe aussi des études d’intervention, sur d’autres mammifères comme le chien ou le rat. Et là encore, les résultats sont similaires aux études d’observation : chez les animaux déjà malades, les protéines sont néfastes mais chez les animaux sans problème de rein, les protéines n’ont pas d’effet nocif.

En 2004, une étude menée sur des rats a même testé l’effet d’une alimentation hyper-riche en protéines (50%) pendant plusieurs mois (équivalent à 15 années chez un humain) et n’a trouvé aucun effet néfaste sur les reins malgré une augmentation du débit de filtration glomérulaire (12).

Chez des chiens ayant subi une néphrectomie, le choix d’une alimentation à 19, 27 ou 56% de protéines pendant 4 ans n’a montré aucune différence sur l’état de santé des reins des animaux (13).

Une seule étude a trouvé un effet néfaste des protéines sur des reins de rats mais les protéines utilisées pour nourrir les animaux étaient fabriquées à partir de bactéries (les chercheurs ont donc suspecté une contamination) et les résultats n’ont pas été reproduits depuis 1984 (14).

Mais si ce ne sont pas les protéines le problème alors qu’est-ce que c’est ?

Ce que font vraiment les protéines sur les reins

Les études ont montré, chez les animaux comme chez l’homme, qu’une alimentation riche en protéines augmente le débit de filtration glomérulaire ainsi que la taille des reins, sans conséquence néfaste sur le fonctionnement de ces derniers, en l’absence de problème de rein initial.

L’hypothèse retenue par les chercheurs à ce jour pour expliquer ce phénomène provient aussi des études faites sur les personnes ayant subi une néphrectomie : il semble qu’en présence d’une plus grande quantité de protéines, les reins s’adaptent et grossissent légèrement. A l’inverse, si on mange moins de protéines, les reins rétrécissent légèrement. Dans les deux cas, cela n’a pas d’influence sur la santé des reins. Un peu comme un muscle que l’on entraîne en salle de sport : il grossit sous l’effet des contraintes mécaniques répétées mais cela ne veut pas dire que le muscle est malade; au contraire. Ces observations ont été faites à court terme comme à très long terme (plus de 20 ans de suivi chez les personnes ayant subi une néphrectomie)

L’hyperfiltration et l’accroissement de la taille des reins sont donc tout simplement un phénomène biologique normal; et non un affaiblissement ou une pathologie. Au contraire même, car l’incapacité des reins à s’adapter nous mettrait en danger (15, 16).

Ce qu’il faut faire pour préserver la santé de ses reins

Pour comprendre le facteur le plus important dans la protection de la santé de nos reins, il suffit de connaître le facteur de risque le plus important de l’insuffisance rénale; c’est-à-dire le comportement ou le problème de santé qui provoque le plus de problèmes de reins. Et il ne s’agit pas de la consommation de protéines mais de l’hypertension artérielle (17).

Or, l’hypertension artérielle est, dans la majorité des cas, la conséquence d’apports trop élevés en sel de table (ions chlorure acidifiants apportés par le sel), conjointement à des apports trop faibles en fruits et légumes (ions basifiants apportés par les végétaux). Pour plus d’informations à ce sujet, voir le régime DASH (régime de référence utilisé par les médecins pour lutter contre l’hypertension artérielle).

Plusieurs études ont confirmé cette hypothèse : le risque de développer des problèmes de reins est multiplié jusqu’à 3 dans le cas où les apports en potassium via les fruits et légumes sont trop faibles. A noter également que cet effet nocif du sel et protecteur des fruits et légumes se retrouve aussi en cas d’insuffisance rénale déjà déclarée (18, 19, 20, 21).

Enfin, dernière information importante qui découle de ces découvertes : l’effet acidifiant des protéines dans l’alimentation est largement surestimé par rapport à celui du sel !

Références :

(1) Knight EL, Stampfer MJ, Hankinson SE, Spiegelman D, Curhan GC: The Impact of Protein Intake on Renal Function Decline in Women with Normal Renal Function or Mild Renal Insufficiency. Ann Intern Med. 2003, 138 (6): 460-467.

(2) Johnson DW, Mudge DW, Sturtevant JM, Hawley CM, Campbell SB, Isbel NM, Hollett P: Predictors of decline of residual renal function in new peritoneal dialysis patients. Perit Dial Int. 2003, 23 (3): 276-283.

(3) Pedrini MT, Levey AS, Lau J, Chalmers TC, Wang PH. The effect of dietary protein restriction on the progression of diabetic and nondiabetic renal diseases: a meta-analysis. Ann Intern Med. 1996;124:627–632.

(4) Addis T, Drury DR: The Rate of Urea Excretion. VII. The effect of various other factors than blood urea concentration on the rate of urea excretion. J Biol Chem. 1923, 55 (4): 629-638.

(5) Jolliffe N, Smith HW: The Excretion of Urine In The Dog: I. The Urea and Creatinine Clearances on a Mixed Diet. Am J Physiol. 1931, 98 (4): 572-577.

(6) Bilo HJ, Schaap GH, Blaak E, Gans RO, Oe PL, Donker AJ: Effects of chronic and acute protein administration on renal function in patients with chronic renal insufficiency. Nephron. 1989, 53 (3): 181-187.

(7) Calderon JL, Zadshir A, Norris K. A survey of kidney disease and risk-factor information on the World Wide Web. MedGenMed. 2004;6:3.

(8) Conrad KP. Mechanisms of renal vasodilation and hyperfiltration during pregnancy. J Soc Gynecol Investig. 2004;11:438–448.

(9) Higashihara E, Horie S, Takeuchi T, Nutahara K, Aso Y. Long-term consequence of nephrectomy. J Urol. 1990 Feb;143(2):239-43.

(10) Lemon PW. Is increased dietary protein necessary or beneficial for individuals with a physically active lifestyle? Nutr Rev. 1996;54:S169–75.

(11) Skov AR, Toubro S, Bulow J, Krabbe K, Parving HH, Astrup A. Changes in renal function during weight loss induced by high vs low-protein low-fat diets in overweight subjects. Int J Obes Relat Metab Disord. 1999;23:1170–1177.

(12) Lacroix M, Gaudichon C, Martin A, Morens C, Mathe V, Tome D, Huneau JF. A long-term high-protein diet markedly reduces adipose tissue without major side effects in Wistar male rats. Am J Physiol Regul Integr Comp Physiol. 2004;287:R934–42.

(13) Robertson JL, Goldschmidt M, Kronfeld DS, Tomaszewski JE, Hill GS, Bovee KC. Long-term renal responses to high dietary protein in dogs with 75% nephrectomy. Kidney Int. 1986;29:511–519.

(14) Stonard MD, Samuels DM, Lock EA. The pathogenesis and effect on renal function of nephrocalcinosis induced by different diets in female rats. Food Chem Toxicol. 1984;22:139–146.

(15) Higashihara E, Horie S, Takeuchi T, Nutahara K, Aso Y. Long-term consequence of nephrectomy. J Urol. 1990;143:239–243.

(16) Regazzoni BM, Genton N, Pelet J, Drukker A, Guignard JP. Long-term followup of renal functional reserve capacity after unilateral nephrectomy in childhood. J Urol. 1998;160:844–848.

(17) Vupputuri S, Batuman V, Muntner P, Bazzano LA, Lefante JJ, Whelton PK, He J. Effect of blood pressure on early decline in kidney function among hypertensive men. Hypertension. 2003;42:1144–1149.

(18) Ko BJ, Chang Y, Ryu S, Kim EM, Lee MY, Hyun YY, Lee KB. Dietary acid load and chronic kidney disease in elderly adults: Protein and potassium intake. PLoS One. 2017 Sep 27;12(9):e0185069.

(19) Passey C. Reducing the Dietary Acid Load: How a More Alkaline Diet Benefits Patients With Chronic Kidney Disease. J Ren Nutr. 2017 May;27(3):151-160.

(20) Goraya N, Wesson DE. Kidney Response to the Spectrum of Diet-Induced Acid Stress. Nutrients. 2018 May 11;10(5).

(21) van der Wijst J, Tutakhel OAZ, Bos C, Danser AHJ, Hoorn EJ, Hoenderop JGJ, Bindels RJM. Effects of a high sodium-low potassium diet on renal calcium, magnesium, and phosphate handling. Am J Physiol Renal Physiol. 2018 Jan 10.

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11 Response Comments

  • JB  2 juillet 2018 at 14 h 10 min

    Très bon article, merci beaucoup.

    Vous dites que l’effet acidifiant du sel est bien supérieur à celui des protéines. Avez-vous l’indice pral du sel ? Ce serait intéressant !

    (1)
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    • Julien Venesson  3 juillet 2018 at 13 h 13 min

      L’indice PRAL est un indice théorique (calculé). Je crois que pour le sel l’indice PRAL théorique est quasiment neutre. Comme quoi il faut se méfier de trop de théorie 🙂

      (2)
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      • JB  3 juillet 2018 at 18 h 31 min

        En fin de compte, ce qui pose problème dans le sel, c’est le chlorure, pas le sodium.

        Savez-vous si c’est la même chose dans le chlorure de calcium ou de magnésium ? Il y en a dans mon tofu ! :p

        (0)
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        • Julien Venesson  5 juillet 2018 at 8 h 50 min

          Il est certain que les ions chlorure posent problème. Mais il y a peut-être une synergie problématique dans le mélange chlorure + sodium; nous n’avons pas la réponse à ce jour. DOnc difficile de répondre avec certitude pour le chlorure du tofu.

          (0)
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  • Elodie  4 juillet 2018 at 18 h 37 min

    Information intéressante! Ce n’est pas la 1e fois que je lis des éléments qui vont dans ce sens. Ca me fait penser à la traque du cholestérol et des matières grasses en général, qui pendant longtemps ont été jugées responsables de l’athérosclérose et des accidents vasculaires alors que de plus en plus d’études pointent du doigt le sucre (on peut supposer que les lobbys de l’industrie du sucre ont bien travaillé pendant toutes ces années). Dans le cas des protéines, j’ai du mal à identifier à qui cette désinformation a été profitable.

    (1)
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  • Gabriel  8 juillet 2018 at 21 h 59 min

    Excellent article.
    Je fais des crises de calculs rénaux tout les ans depuis 6 ans. Mon néphrologue a tout de suite suspecté un excès de consommation de protéine (120g/jour pour 60kg de poids de corps). Effectivement j’ai commencé la musculation depuis 2 ans, je consomme alors beaucoup plus de protéine qu’avant. Or mes crises rénales ont commencé il y a 6ans… Je fais de la musculation que depuis 2 ans… J’ai donc pas trouvé cela logique d’accuser les protéines.
    Je pense à un problème d’hydratation combiné au fait que j’ai des petits reins (jugé petit par mon néphrologue d’après plusieurs radio de mes reins). En aucun cas les crises ne viennent des protéines pour moi et ton article semble me le confirmer…

    (0)
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    • Julien Venesson  9 juillet 2018 at 8 h 24 min

      Bonjour, on a plus de risque de calculs rénaux quand on mange trop de sel, pas assez de végétaux et trop de phosphore (principalement via les produits industriels avec les additifs comme le phosphate calcique, et d’autres). Ceci explique probablement pourquoi les calculs rénaux ne sont pas anodins : dans plusieurs études leur présence est associée à une augmentation du risque d’AVC et de problèmes cardiovasculaires de manière significative : https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC5572031/

      (3)
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  • urbanodg  14 juillet 2018 at 13 h 15 min

    Bonjour Julien ,votre avis sur le régime Dukan du coup? C’est souvent sur l’argument de la nocivité rénale qu’il a été décrié ( et de son desquilibre nutritionnel)
    La cabale était injustifiée ?

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  • alex_SP  15 juillet 2018 at 10 h 27 min

    Mais pourtant il me semblait que les régimes alimentaires avec éviction de sel de table ne permettaient qu’une baisse toute relative, voire nulle, de la tension artérielle.
    Comme cela se fait-il alors? (Ou est-ce que mes connaissances sur le domaine datent un peu trop?)

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    • Julien Venesson  15 juillet 2018 at 10 h 33 min

      Les régimes alimentaires les plus documentés scientifiquement contre l’hypertension sont les régimes DASH et Paléo, qui sont pauvres en sel et riches en potassium via les fruits et légumes.

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  • Peter  15 juillet 2018 at 16 h 23 min

    Bonjour, par contre la surconsommation d’aliments générant beaucoup d’urée dans le sang provoque bien des crises de goutte puis ensuite des problèmes rénaux ?

    (0)
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